Viande in vitro : restructuration, veganisme et cannibalisme

Bonjour à tous,

Vous avez certainement déjà vu passer telle ou telle brève sur des recherches menées pour réussir à créer de la viande in vitro. La viande in vitro, c’est quoi?

Ce n’est pas très compliqué : vous prenez des cellules sur un animal vivant, vous les faites se multiplier dans du sérum de foetus, en les nourrissant avec les nutriments adéquats et en les oxygénant. Les cellules se multiplient, font du muscle, bref, de la viande.

Je ne vais pas rentrer dans les détails techniques -que je connais guère- ; je vais me borner à relever un certain nombre de conséquences économiques et politiques de l’apparition de cette nouvelle technologie. Autrement dit, l’objet de ce billet ne sera pas de discuter de la faisabilité technique de la mise en place de la production industrielle de viande in vitro, mais de se poser ensemble quelques instants pour se demander quelles seraient les conséquences d’une telle mise en place.

Je tiens à souligner que ce sujet n’a rien de théorique : Memphis Meats, financée notamment par Bill Gates et Richard Branson, est capable de produire de la viande artificielle de boeuf, de poulet ou encore de canard…
Nous sommes passés du prix d’un steak à 275.000 € (environ 330.000 $) en 2013 à 15.000 €…le kilogramme.

Je vais reprendre une partie de la méthode à la fin de mon article sur les Google Glass en me posant un certain nombre de questions.

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(Credit: angellodeco/fotolia)

Petit spoiler : à mon avis, la viande in vitro signe la fin du veganisme.

Quel est le problème résolu par cette nouvelle technologie?

Les problèmes résolus seraient multiples si une telle technologie pouvait être mise en place à coût compétitif. En vrac, nous pouvons citer :

  • la fin de la souffrance animale (nous n’avons besoin que de cellules vivantes, pas d’animaux) ; c’est d’ailleurs le slogan de Memphis Meats : a world without slaughter (un monde sans abattoir) ;
  • contrôle de la viande en direct, ce qui permet une amélioration du dépistage d’éventuels problèmes ; sans compter que le processus étant maîtrisé de A à Z, il paraît possible d’améliorer la qualité de la viande en y apportant les nutriments adéquats (à noter que cet aspect sanitaire semble être un argument marketing, les producteurs de viande synthétique utilisant le terme de clean meat, ou viande propre) ;
  • la possibilité de nourrir plus de gens avec moins d’espace occupé (et éventuellement moins de pollutions de toutes sortes : pas de pets de vaches dans un laboratoire !).

Cela pourrait donc constituer une réaction (adéquate?) au problème de l’épuisement des sols, du bien-être animal et de diverses préoccupations sanitaires liées à l’élevage.

Ce sont, je pense, les principaux problèmes résolus par une telle technologie. Ces problèmes n’ont rien de mineurs ou de triviaux, d’où le vif intérêt suscité autour d’une telle technologie à chaque annonce d’une avancée dans ce domaine.

Pour rappel :

  • l’élevage est une des activités les plus polluantes (15% des émissions de CO2, selon cet article de France Inter).
    greenhouse-gas-emissions-per-gram-of-protein-by-food-type
    Emission de gaz à effet de serre par gramme de protéine, par type de nourriture.

    greenhouse-gas-emissions-per-kilocalorie-of-food-production
    Emission de gaz à effet de serre par kilocalorie de nourriture produite.
  • l’élevage implique un recours important à des matières premières (du foin, de l’eau…) pour réussir à obtenir un kilogramme de viande. Par exemple, pour un kilogramme de viande de boeuf, il faut en moyenne 25 kilogrammes d’aliments (matière sèche prise en compte).

    feed-required-to-produce-one-kilogram-of-meat-or-dairy-product
    Fourrage requis pour produire un kilogramme de viande.
  • l’élevage nécessite une utilisation importante de l’espace (cela dépend du type d’élevage, naturellement, qu’il soit extensif ou intensif ; je n’ai pas les données permettant d’effectuer la comparaison sur ce point).
    land-use-per-gram-of-protein-by-food-type
    Superficie par gramme de protéine, par type de nourriture.

    Bien sûr, cela n’est pas un mal en soi (les animaux ont besoin d’espace), mais il faut garder en tête que la population augmente, que la situation s’améliore partout dans le monde (la pauvreté recule énormément depuis quelques années) et que les gens consomment de plus en plus de viande.

    meat-production-tonnes
    Production de viande, en tonnes.

Autrement dit, cette nouvelle technologie pourrait permettre de concilier la consommation de viande avec certaines exigences environnementales.

Alors, bien sûr, on pourra me dire que j’ai oublié tel ou tel enjeu essentiel, ou que je mets en avant tel inconvénient qui n’en serait pas vraiment un. C’est pourquoi je rappelle que je n’ai pas pour ambition de démontrer l’inocuité ou le danger attaché à tel ou tel secteur agricole, ou la légitimité de tel mode de protection ou de tel autre.

Quels nouveaux problèmes est-on susceptible de créer en résolvant le problème initial?

Je ne suis pas devin, mais je pense pouvoir entrapercevoir plusieurs problèmes sociaux ou économiques susceptibles d’être créés par la technologie de la viande in vitro.

Bien sûr, je postule ici qu’il sera possible, à terme, qu’un tel produit soit (i) à un prix équivalent à celui de la viande naturelle, (ii) produit en masse et (iii) soit gustativement comparable à la viande classique.

Restructuration du marché de la viande, ou les éleveurs en danger?

Tout d’abord, un problème relatif à la structure du « marché de la viande ». La filière de l’élevage risque d’être en difficulté si la viande in vitro devient un produit bon marché. Ces difficultés seront d’autant plus grandes si la viande in vitro est capable d’avoir les mêmes qualités gustatives que la vraie viande. Le pendant de cette restructuration prévisible du marché sera la place occupée par les industries agro-alimentaires : il est peu probable que l’éleveur « classique » ou le gérant d’abattoir puisse ouvrir son laboratoire de viande in vitro ; de fait, ce nouveau marché sera occupé par des entreprises capables d’investir dans des laboratoires « de production » et d’embaucher des gens qualifiés pour les faire fonctionner.

Cela étant posé, à mon avis c’est avant tout la production industrielle de viande qui sera concernée par ces évolutions si cette technologie devient viable ; les éleveurs « du terroir » auront la carte de l’authenticité à jouer, ce qu’ils ne manqueront pas de faire. Surtout que la viande in vitro ne contiendra ni gras, ni os (or, tout le monde sait que la graisse animale a des qualités culinaires importantes ; rien que d’y penser, j’en salive). Par ailleurs, ni le lait, ni les oeufs, ni les autres produits de l’élevage ne sont concernés par cette technologie.

Cela va également affecter le secteur des transports. En effet, le transport de la viande -et du bétail- est un impératif que l’on ne peut éviter ; les zones d’élevage ne sont pas vraiment situées dans les centres urbains, il faut donc ramener la viande jusqu’au consommateur.

Avec la viande in vitro, je ne vois pas ce qui interdit la production de viande en ville (si ce n’est, éventuellement, les prix de l’immobilier) ; cela devrait sérieusement raccourcir les trajets requis, si le laboratoire fournit avant tout le marché local.

Nouveaux problèmes moraux et éthiques, ou le cannibalisme à l’heure de la viande artificielle.

Ensuite, je pense pouvoir soulever un possible problème qui pourrait survenir si cette technologie parvient à maturité : ceux relatifs à la morale et à l’éthique.

Je ne pense pas, ici, aux éventuelles critiques marxistes ou écologistes à l’égard de cette technologie (ces sujets-là sont déjà traités plus qu’abondamment). Je pense à une chose plus simple, plus fondamentale et plus bizarre : qu’est-ce qui pourrait, conceptuellement, justifier l’interdiction du cannibalisme in vitro?

En effet, je ne pense pas qu’il soit techniquement impossible de créer du muscle humain en utilisant la même méthode que celle utilisée pour la viande animale. Il n’y aurait pas mort d’hommes, ni d’atteinte à l’intégrité d’un cadavre.

Sans doute y aura-t-il de nouvelles évolutions législatives (à la suite d’un fait divers?). Je suppose que la nouvelle loi reposera sur le concept de dignité humaine. Cela étant dit, il s’agira d’une infraction sans victimes, ce qui permet de stimuler la réflexion sur le droit pénal et son rôle : doit-on condamner les actes ne pouvant causer de dommages (éventuels) qu’à soi-même (non-port de la ceinture de sécurité, consommation de pornographie, détention de produits stupéfiants en vue de la consommation, inceste consenti, polygamie consentie…et production et consommation de chair humaine pour son usage personnel)?

Autre exemple : vous êtes un peu fou sur les bords (voire un peu au milieu également). Vous créez de la viande humaine synthétique, que vous faites manger à autrui sans qu’ils n’en soient informés. Ils le découvrent, portent plainte.

Quelle est la nature du dommage subi? C’est un préjudice moral, naturellement. Mais quel est le fondement de ce préjudice moral, si ce n’est l’atteinte à l’estime de soi du fait d’une violation d’un tabou culturel et moral?
Si vous admettez que la chose puisse faire l’objet d’un préjudice moral, cela devrait-il être le cas pour les interdits religieux? Par exemple, un restaurant indiquant faussement que la viande est hallal (ou casher) peut-il être poursuivi au civil ou au pénal au titre de la violation de l’interdit religieux (étant entendu que je m’interroge sur la nature du préjudice et son importance, pas sur le point de savoir s’il est fautif de mentir et manipuler le consommateur)?

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Je m’enflamme un petit peu, là.

Résistance culturelle et politique, ou les vegans en colère?

Enfin, il est extrêmement probable qu’il va y avoir une résistance culturelle forte à ce nouveau type de viande, avec un débat politique enragé dont je peux déjà décrire les tendances : d’un côté les défenseurs du terroir, de la tradition, de la ruralité ; de l’autre côté, les défenseurs du bien-être animal, de la santé humaine, de l’environnement.

Il y aura sans doute une complication dans la description de ces tendances : en effet, je relève une relative technophobie de la part des écologistes politiques, de sorte qu’il me paraît tout à fait possible que certains (voire la plupart) des écologistes contemporains rechignent à se ranger du côté des laboratoires, de la technologie qui déshumanise ou nie le vivant etc.

On va donc assister à une sévère dissonance cognitive, avec un débat interne qui sera, à mon avis, virulent : faut-il privilégier la lutte contre les « multinationales » ou favoriser le bien-être animal? Peut-être aboutira-t-on à une échappée en avant, où la viande in vitro deviendra un nouvel exemple d’aliénation animale…et ce pour une raison toute bête : en étant une solution à une bonne partie de la souffrance animale, cela remettrait en cause la démarche éthique vegan et nuirait à l’objectif d’une société « sans viande » -sans compter que cette solution n’est pas parfaite puisque le lait et les oeufs ne sont pas concernés ; la solution n’étant pas parfaite, elle sera donc rejetée-. Puisque seule une société « sans viande » permettrait de tout résoudre, alors il faudra refuser toute solution rendant plus supportable l’exploitation animale, pour le bien de la Cause.

Débat fort classique, au demeurant : faut-il collaborer avec l’Ennemi doctrinal dès lors que cela permet d’atteindre ses objectifs? Ou faut-il privilégier la pureté idéologique? Il s’agit de l’éternelle lutte du pragmatisme et de la pureté doctrinale, de l’éthique de responsabilité et de l’éthique de conviction. Le débat sera chaud, je pense. Il sera d’autant plus chaud que le produit proposé aura des qualités indéniables.

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Source INRA. A mon avis, l’opposition actuelle à cette nouvelle technologie va évoluer lorsque cette technologie deviendra une réalité.

Je peux ajouter d’autres points de débat qui surgiront immanquablement dans certaines communautés. Par exemple, la viande in vitro est-elle kasher? Ou halal?

Ultime point, qui me paraît intéressant : les réponses à cette nouvelle technologie. En effet, le conflit que j’ai détaillé plus haut pourrait (en partie) se résoudre grâce à l’amélioration des alternatives à la viande. C’est, en tout cas, le pari d’entreprises comme Impossible Foods ou Beyond Meat, qui veulent réussir à créer des steaks végétaux semblables gustativement en tous points à de la vraie viande.

La bataille du goût et la bataille du coût ne font que commencer.

Et vous, qu’en pensez-vous? La viande en laboratoire est-elle une solution à la souffrance animale et aux effets néfastes de l’élevage? Est-ce un excès de la science? Seriez-vous prêts à manger de la viande synthétique si c’est gustativement comparable à la vraie viande?

N’hésitez pas à commenter, à partager cet avis ou à m’apporter toute information utile si vous êtes intéressé par le sujet de la viande artificielle ou synthétique (sujet dont, à mon avis, on n’a pas fini d’entendre parler !).

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