Tolkien, un anarchiste sympa.

Pour ce petit billet du dimanche, je ne vous propose pas une fiche de lecture ou de recommandations sur tel jeu de rôle ou tel jeu vidéo. Je vais, à titre exceptionnel, revenir sur une oeuvre archi-connue, vous aurez deviné laquelle à la seule vue du titre : je veux bien entendu parler du Seigneur des Anneaux.

J’ai découvert ce livre en vacances, il y a de ça une vingtaine d’années. C’est instantanément devenu un compagnon de route. En tout, j’ai dû le lire une douzaine de fois. Je n’y voyais alors que le récit d’un voyage épique au travers d’un monde fabuleux, un récit somme toute manichéen, où vous aviez les forces du bien, les forces du mal, et un combat éternel pour l’avenir du monde.

En vieillissant, j’ai découvert, strate après strate, toute la profondeur de cette oeuvre. Et surtout, de son auteur, ce bon vieux J. R. R. Tolkien. Il fait sans doute partie des gens que beaucoup trouvent sympathiques sans jamais l’avoir rencontré, sans jamais l’avoir entendu, simplement en lisant une oeuvre de fiction fruit de son imagination fertile. Malgré mon ignorance quasiment absolue de sa vie, je ne peux m’empêcher de ressentir non seulement de la sympathie pour cet homme, mais également le sentiment que j’arrive à le comprendre dans une certaine mesure.

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Avouez qu’il a l’air sympathique.

J’en suis arrivé à la conviction que J. R. R. Tolkien était une sorte d’anarchiste conservateur aimant les choses simples comme boire un coup avec des amis au pub, fumer la pipe au coin du feu ou lire un bon livre dans le confort douillet de son chez-soi.

J’ai la conviction que le Seigneur des Anneaux est un récit de voyage et de défiance vis-à-vis d’une certaine modernité -indifférente, collectiviste, soumise à une autorité suprême-. Loin d’être une fuite dans l’imaginaire,  le monde des hommes n’a rien d’idyllique, il est pourri par l’ambition, la folie, la duplicité, les préjugés… , les nains et leur cupidité ne sont guère mieux lotis ; même les elfes, pourtant exempts de la plupart des défauts, sont -je pense-, critiqués pour leur passivité, leur détachement et leur incapacité à vivre l’instant. Il me paraît clair que Tolkien préférait, et de loin, les hobbits.

Et je pense pouvoir le démontrer uniquement en me fondant sur ce qu’il a pu écrire.

Ni allégorie, ni conte de fée

A titre liminaire, il faut que je clarifie tout de suite deux choses fondamentales sur le Seigneur des Anneaux : Tolkien n’a pas écrit son oeuvre en voulant en faire une allégorie ; il refuse également la position escapist parfois associée à la fantasy.

Le Seigneur des Anneaux n’est pas une allégorie. Cela a été dit, redit, répété et rabâché par Tolkien au cours des années : Sauron n’est pas Hitler, ce n’est pas non plus Staline.

La tentation d’en faire une allégorie peut se comprendre : les livres ont été publiés entre 1954 et 1955, mais leur rédaction a débuté en 1937. Au vu du contexte historique de la rédaction du Seigneur des Anneaux, il pourrait paraître raisonnable de soupçonner que cette lutte du Bien contre le Mal n’est que l’écho du conflit qui prenait alors place dans le monde réel. Tolkien ne saurait être plus clair lorsqu’il expose, dans l’avant-propos de la seconde édition du Seigneur des Anneaux :

« La vraie guerre ne ressemble en rien à la guerre légendaire, dans sa manière ou dans son déroulement. Si elle avait inspiré ou dicté le développement de la légende, l’Anneau aurait certainement été saisi et utilisé contre Sauron ; celui-ci n’aurait pas été anéanti, mais asservi, et Barad-dûr n’aurait pas été détruite, mais occupée. Saruman, n’ayant pas réussi à s’emparer de l’Anneau, aurait profité de la confusion et de la fourberie ambiantes pour trouver, au Mordor, le chaînon manquant de ses propres recherches dans la confection d’anneaux ; et bientôt il aurait fabriqué son propre Grand Anneau, de manière à défier le Maître autoproclamé de la Terre du Milieu. Dans un tel conflit, les deux camps n’auraient eu que de la haine et du mépris pour les hobbits, qui n’auraient pas survécu longtemps, même en tant qu’esclaves. »

Le Seigneur des Anneaux n’est donc pas une allégorie. Mais est-ce de la littérature escapist, c’est-à-dire permettant de se réfugier dans un monde imaginaire immersif de nature à nous faire oublier les vicissitudes du quotidien?

La réponse, là encore, est non.

Tolkien ne contestait pas que ses oeuvres permettaient de s’évader du quotidien, mais il rejette catégoriquement l’idée que la littérature de l’imaginaire ait cet objet-là. Le monde imaginaire permet de remettre en perspective notre propre monde ; il permet aussi de tirer du plaisir de l’expérience d’évasion. La guerre, la mort, le désespoir, la vengeance font partie du Seigneur des Anneaux, tout comme de notre monde ; mais il dépasse cela, et nous décrit le fardeau de l’immortalité et des choix, le goût amer du devoir, l’espérance qui persiste, l’héroïsme véritable car humble.

Dans On-Fairy Stories, Tolkien nous expose son opinion sur la question :

I have claimed that Escape is one of the main functions of fairy-stories, and since I do not disapprove of them, it is plain that I do not accept the tone of scorn or pity with which “Escape” is now so often used: a tone for which the uses of the word outside literary criticism give no warrant at all. In what the misusers are fond of calling Real Life, Escape is evidently as a rule very practical, and may even be heroic. In real life it is difficult to blame it, unless it fails; in criticism it would seem to be the worse the better it succeeds. Evidently we are faced by a misuse of words, and also by a confusion of thought. Why should a man be scorned if, finding himself in prison, he tries to get out and go home? Or if, when he cannot do so, he thinks and talks about other topics than jailers and prison-walls? The world outside has not become less real because the prisoner cannot see it. In using escape in this way the critics have chosen the wrong word, and, what is more, they are confusing, not always by sincere error, the Escape of the Prisoner with the Flight of the Deserter.

Just so a Party-spokesman might have labelled departure from the misery of the Führer’s or any other Reich and even criticism of it as treachery. In the same way these critics, to make confusion worse, and so to bring into contempt their opponents, stick their label of scorn not only on to Desertion, but on to real Escape, and what are often its companions, Disgust, Anger, Condemnation, and Revolt. Not only do they confound the escape of the prisoner with the flight of the deserter; but they would seem to prefer the acquiescence of the “quisling” to the resistance of the patriot. To such thinking you have only to say “the land you loved is doomed” to excuse any treachery, indeed to glorify it. (Source)

Pour les non-anglophones, je peux résumer sa pensée en quelques mots : le mot « Escape » a été mal utilisé. Du fait de cette mauvaise utilisation, les détracteurs de la fantasy confondent la fuite du déserteur (celui qui abandonne la réalité) et l’évasion du prisonnier -qui n’est pas condamné à ne penser qu’aux murs de sa prison, mais peut et doit penser au monde réel et à ce qui l’attend dehors-. Il ajoute que cette confusion s’étend aux compagnons de l’évasion que sont le dégoût, la colère, la condamnation et la révolte. Il ajoute que, non seulement les détracteurs de la fantasy confondent désertion et évasion, mais qu’en outre certains semblent aller jusqu’à préférer l’acquiescement d’un Quisling (un policitien norvégien, fervent collaborateur du régime nazi) à la résistance du patriote.

Autrement dit, Tolkien nous dit (avec vigueur) que la fantasy a bien pour objet l’évasion ; mais que cette évasion n’est pas une fuite, c’est un fervent désir de réel, du monde tel qu’il pourrait ou devrait être. Par exemple, une oeuvre comme Nous autres, de Zamiatine nous plonge dans un monde imaginaire pour mieux nous ancrer dans le réel. Ainsi en va-t-il de tout travail de fiction, qui loin de nous enchaîner à la loi d’airain d’une implacable nécessité, nous fait apprécier le goût de la liberté, nous permet de changer de perspective sur le monde réel en nous autorisant à nous demander Et si?...

Je laisse le mot de la fin de ce paragraphe à Gandalf, et je vous laisse juge du point de savoir si Tolkien professe la fuite devant les difficultés dans son oeuvre :

Frodon : je voudrais que l’anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé.

Gandalf : Comme tous ceux qui vivent des heures si sombres, mais ce n’est pas à eux de décider. Tout ce que vous avez à décider, c’est quoi faire du temps qui nous est imparti.

Tolkien, un gars qui aime la simplicité

Maintenant que nous avons évité ces deux écueils rédhibitoires (considérer que le Seigneur des Anneaux est une grande parabole sur le monde réel ; considérer que ce n’est qu’un vulgaire conte qui ne nous dit absolument rien du monde réel), nous pouvons passer aux choses sérieuses.

Mon approche est simple : je ne cherche pas à voir un sens caché dans la moindre phrase ; je vais me contenter de décrire les grands axes de l’histoire et du monde, et voir si ces choix -qui sont des choix artistiques de Tolkien- peuvent nous permettre d’entrapercevoir la personnalité et les valeurs de l’auteur.

Le Seigneur des Anneaux : les individus et le groupe

Le Seigneur des Anneaux fait l’éloge de la petite communauté, presque auto-gérée. Alors oui, parfois, il y a de la mesquinerie et il est fort pénible de devoir supporter certains voisins. Mais lorsque vous quittez les frontières du village paisible pour aller dans le vaste monde, vous constatez que le hobbit est minuscule, dérisoire, infime, inférieur en tous points à un monde vaste, emplis de grandes lignées, d’histoires glorieuses et de terribles menaces. La Comté paraît être une île, ignorante des enjeux du monde.

Et pourtant, ce ne sont ni les elfes immortels, issus d’une race supérieure piégée par la nostalgie et les regrets, ni les nains -autocentrés et égoïstes-, ni les hommes -aveuglés par l’ambition et la discorde- qui parviennent à sauver le monde. Ce n’est ni un homme seul, ni un groupe indistinct. C’est une communauté libre, des individus entiers qui coopèrent dans un but commun.

Sans exagérer la portée de la chose, cela ne me paraît pas pour autant insignifiant sur ce qu’est une bonne communauté : on peut être différent, avoir des histoires différentes, des vécus différents et pourtant réussir à s’associer et tresser des liens forts de respect voire d’amitié dès lors que l’on est tendu vers un but commun.

Tolkien, un gars qui se méfie de ceux qui veulent diriger autrui

Certains ont vu dans l’Anneau Unique un symbole de la bombe atomique, de l’industrialisation, d’Hitler et du nazisme. A mon avis, c’est plus fondamental que ça : l’Anneau Unique, c’est le pouvoir de dominer autrui.

Je tiens d’ailleurs à relever que Gandalf ou Galadriel refusent avec effroi l’Anneau Unique : oui, oui, ils pourraient exercer ce pouvoir pour le plus grand bien de tous…par la force. Ainsi, Galadriel est limpide quant à son refus :

And now at last it comes. You will give me the Ring freely! In place of the Dark Lord you will set up a Queen. And I shall not be dark, but beautiful and terrible as the Morning and the Night! Fair as the Sea and the Sun and the Snow upon the Mountain! Dreadful as the Storm and the Lightning! Stronger than the foundations of the earth. All shall love me and despair!”

She lifted up her hand and from the ring that she wore there issued a great light that illuminated her alone and left all else dark. She stood before Frodo seeming now tall beyond measurement, and beautiful beyond enduring, terrible and worshipful. Then she let her hand fall, and the light faded, and suddenly she laughed again, and lo! she was shrunken: a slender elf-woman, clad in simple white, whose gentle voice was soft and sad.

I pass the test”, she said. “I will diminish, and go into the West and remain Galadriel.

En résumé, cette coercition dans un noble but serait une terrible chose. Mieux vaut que les hobbits le gardent : ils ne désirent pas particulièrement faire le bien d’autrui malgré eux, et n’ont guère de désir de domination.

Quant à Gandalf, être surpuissant qui se contente de guider les autres pour qu’ils accomplissent leur destinée en n’intervenant que rarement me semble être l’antithèse d’un Saroumane, qui veut intervenir sur la marche du monde, au départ pour créer le meilleur des mondes possibles. L’arrogance, l’envie de savoir et de pouvoir, son amour du contrôle et de l’organisation…tout cela mène à sa chute. Ce besoin compulsif de contrôle le dégrade au fur et à mesure du roman jusqu’à le transformer en une chose misérable à l’âme infiniment mesquine.

Il convient enfin de citer Elrond, qui nous rappelle que :

le seul désir de l’Anneau corrompt le coeur.

Ce n’est donc pas l’exercice du Pouvoir qui corrompt, c’est le désir de domination, y compris (surtout?) pour viser le Bien Commun. Par exemple, Boromir n’a jamais eu besoin d’exercer le pouvoir de l’Anneau pour finir par être corrompu ; la seule perspective de pouvoir l’utiliser pour le bien du Gondor suffira à assurer la chute de ce personnage.

C’est d’ailleurs pour cela que Bilbo a su si bien résister à la corruption de l’Anneau : il n’a jamais voulu l’utiliser pour contraindre autrui.

La répétition de ce motif (à savoir que l’envie de domination, y compris pour de nobles raisons, souille l’âme et corrompt l’esprit et le coeur) me paraît trop présent pour n’être qu’un simple hasard. Il s’agit indubitablement de quelque chose auquel Tolkien croit. Sans faire de Tolkien un libéral classique, cette défiance à l’égard de celles et ceux qui veulent faire le bien d’autrui y compris par la contrainte me paraît à tout le moins indiquer que ce dernier ne devait avoir qu’un appétit modéré du socialisme, de la planification, de la centralisation et des autoritarismes divers.

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Tolkien, un gars qui est plutôt conservateur

Deux points me semblent importants quant à son conservatisme : son catholicisme et son antimodernisme.

Quant à son catholicisme, tout dans l’oeuvre de Tolkien démontre un profond attachement à la foi catholique. Deux exemples suffiront, un tiré du Silmarilion, l’autre du Seigneur des Anneaux.

Je vais vous spoiler le Silmarilion, du moins le début. L’Ainulindalë est le nom elfique donné à la Cosmogonie de la Terre du Milieu (d’Arda, pour être exact, qui est le monde où se trouve la Terre du Milieu), qu’on appelle aussi Grande Musique. Au commencement était  Ilúvatar, le Père de Tout, l’Un, bref, un Dieu Unique.  Il est également appelé Eru.

Ce dernier est assisté par les Ainur. Au cours de la Grande Musique, composée par les Ainur sur le thème d’Eru, le monde fut créé, ainsi que les elfes et les hommes. 

Parmi les Ainur sont les Valars, les plus puissants d’entre eux. Ces derniers ont accepté de descendre sur Arda pour s’en occuper. Vous en trouverez la liste ici. Parmi les Valars se trouvaient Melkor, dont l’étymologie est limpide : Le Puissant qui se dresseIl était le plus puissant des Ainur ; comme les autres, il participa à la création du monde, mais à mesure que la chanson avançait, Melkor considéra qu’il pouvait améliorer la Grande Musique et décida d’y inclure des modifications de son cru, ce qui altéra la Grande Musique et créa une discordance.

Melkor descendit avec les autres Valars sur Arda, et se décida à détruire et défaire tout ce qui n’était pas de sa création : il souhaitait régner seul. C’est ce désir tenance, et son orgueil, qui entraînèrent sa Chute et en fit le Seigneur des Ténèbres.

 Ilúvatar est le Dieu chrétien, le seul Dieu, tandis que Melkor rappelle fortement Lucifer. Il ne paraîtrait pas surprenant que la foi, sincère et profonde, de Tolkien ait pu avoir quelqu’influence sur sa conception de la cosmogonie de son monde imaginaire. 

Toute l’histoire de la Terre du Milieu me paraît être, ensuite, le récit d’un long déclin, où les lumières de la Création s’estompent, et où le présent n’est qu’un lointain écho du passé.

Je tiens toutefois à nuancer ce que je viens d’exposer : rien n’est univoque chez Tolkien, et on peut relever, par exemple, que le titre Père de Tout est le nom donné au dieu germanique Odin. On peut également relever l’importance des arbres dans la mythologique de ce monde imaginaire, arbres qui tiennent une place centrale également dans la mythologie germanique (l’Arbre Monde, Yggdrasil, Irminsul…). Il est donc également recevable de relever des sources d’inspirations païennes dans la conception du Seigneur des Anneaux. Il n’en reste pas moins que la mythologie décrite est celle d’un lent déclin du spirituel vers la matière, approche que j’ose qualifier de conservatrice (ce qui n’a rien de péjoratif, entendons-nous bien).

L’autre exemple du profond catholicisme de Tolkien me paraît résider dans l’ensemble des figures maléfiques du Seigneur des Anneaux : Sauron, les orques, Gollum et Saroumane. J’ai pu les évoquer ci-dessus, je n’y reviendrai donc pas. En bref, aucune de ces figures n’était maléfique au début : les uns (Melkor, Sauron, Saroumane) voulaient au départ le pouvoir pour ordonner le monde en fonction de ce qui leur paraissait être le mieux, avant de sombrer et de devenir des tyrans ; les autres (les orques, Gollum…) sont des serviteurs qui préfèrent l’obéissance (aux ordres d’un tyran, à leurs pulsions…) à la rébellion. Il est d’ailleurs intéressant qu’une fois l’influence néfaste de Sauron dissipée, les orques n’ont plus guère la volonté de combattre.

Aucune de ces figures n’est mauvaise au départ ; aucune ne se voit refuser la possibilité du pardon : à la fin du Seigneur des Anneaux (il est d’ailleurs intéressant que la destruction de l’Anneau n’est pas la fin, Tolkien a encore des choses à nous raconter), les orques ne sont pas anéantis ; des terres leur sont offertes, où ils peuvent s’organiser par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Gollum, à de nombreuses reprises, s’est vu proposé la possibilité d’une rédemption ; et c’est d’ailleurs la pitié qui, en dernière analyse, sauva la Terre du Milieu.

Quant à son antimodernisme, je vais vous évoquer la fin de la trilogie : le retour à la Comté. Cet épisode me paraît d’autant plus intéressant qu’il n’a guère de sens si on considère que le Seigneur des Anneaux n’est qu’une fable épique dépeignant la lutte du Bien contre le Mal : quel intérêt d’avoir un arc narratif concernant une province reculée, avec des enjeux dérisoires, après que l’aventure épique soit close et bien close?

L’intérêt me paraît être dans la description de la Comté, et sa réaction face aux vicissitudes de la tyrannie. Plus que jamais, cette tyrannie prend les accents du machinisme : en revenant, Frodon, Sam, Pippin et Merry ne peuvent que constater que les mignonnes bicoques ont été remplacées par des cheminées crachant une fumée noire, que les arbres ont été abattus, et qu’à la quiétude bucolique le nouveau pouvoir en place a préféré une laideur toute industrielle.

En conclusion, J.R.R Tolkien me paraît être un homme appréciant les arbres, l’amitié sincère, les bonnes choses de la vie. Il valorise grandement la liberté individuelle, le principe de subsidiarité, il méprise la coercition -y compris pour le plus grand bien-, la planification, le collectivisme et le machinisme.

 

 

 

 

3 réflexions sur “Tolkien, un anarchiste sympa.

  1. Ton analyse de l’imaginaire politique de Tolkien est tout à fait juste, comme tu auras l’occasion de t’en assurer en consultant l’intéressant article suivant: https://www.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2009-1-page-73.htm

    Il est intéressant de noter que l’anti-socialisme de Tolkien est moins dû à une absolutisation de la propriété privée (impossible dans un cadre de pensée catholique) ou à la défense de l’individu, qu’au fait qu’il le voit comme l’aboutissement du rationalisme de la modernité (ce qui est vrai de la plupart des courants socialistes, mais pas de tous):
    « I think there will be a millenium, the prophesied thousand-year rule of the Saints, i.e. those who have for all their imperfections never finally bowed heart and will to the world of the evil spirit (in modern but not universal terms: mechanism, scientific materialism, Socialism in either of its factions now at war). » -Letter to Christopher Tolkien, 30 Jan 1945; Letters 110.

    J’avais aussi reproduit un billet sur la dimension catholique du Seigneur des anneaux (mais tu fais très bien de rappeler qu’y sont imbriqués nombre d’éléments païens): http://hydre-les-cahiers.blogspot.fr/2016/10/tolkien-un-catholique-convaincu.html?q=tolkien

    Tolkien n’est pas véritablement anarchiste ; il se défie du pouvoir (le vrai nom de l’Anneau Unique est d’ailleurs l’Anneau de Pouvoir), mais un pouvoir politique légitime peut exister (il sera alors la manifestation des vertus chrétiennes/chevaleresques médiévales. Aragorn est un parfait roi-saint médiéval, avec une aura surnaturelle: longévité, incorruptibilité, pouvoirs de https://fr.wikipedia.org/wiki/Thaumaturgie ).

    Pour finir sur l’escapism, le Seigneur des anneaux développe une esthétique qu’on a pu nommer « irréalisme critique ». C’est une dimension de nombre d’œuvres romantiques. Pour une MAGISTRALE analyse sociologique du romantisme comme opposition à la modernité (rationaliste, technicienne, capitaliste), je te renvoie volontiers à ceci: http://hydra.forumactif.org/t3062-michael-lowy-robert-sayre-revolte-et-melancolie-le-romantisme-a-contre-courant-de-la-modernite#3842

    (L’anticapitalisme latent de Tolkien n’est pas souvent noté, mais on peut faire remarquer que:
    1): le mal est incarné par l’industrialisation et l’urbanisation (les Orcs-ouvriers) du monde rural idéalisé.
    2): l’argent, le désir d’enrichissement, l’avidité, sont un facteur de déchéance au moins aussi présent que l’appel du pouvoir. Les nains illustrent plus d’une fois le phénomène (cf les dernières paroles de Thorin Écu-de-chêne dans la seconde trilogie de Peter Jackson), mais également certains personnages humains. L’Anneau lui-même incarne aussi cette dimension).

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  2. Merci pour tes encouragements, et les liens fournis, très intéressants !

    Quelques remarques, toutefois :

    1/ Je pense que le cadre de pensée de Tolkien, de toute évidence catholique, n’exclut en rien la valorisation par ce dernier du libre-arbitre et de la défense de l’individu.
    Dans toute l’oeuvre de Tolkien, la défense de l’individu et le libre-arbitre de ce dernier face au Mal sont omniprésents.
    Ceci étant posé, effectivement, il se méfie d’une certaine forme de rationalisme, de scientisme, de modernisme -et qui pourrait le lui reprocher, au vu de l’époque où ce dernier a vécu? Des tranchées de la Somme à la Seconde Guerre Mondiale, sans compter les idéologies pseudo-scientifiques (fondées sur le matérialisme historique pseudo-scientifique, ou le biologisme pseudo-scientifique), il me paraît normal de se montrer critique de certains aspects de la « modernité »-.

    2/ Les éléments païens me paraissent évidents une fois qu’on a une vague connaissance de la mythologie germanique païenne. De la référence au Père de Tout, en passant par la description de certains « arbres sacrés », sans compter (naturellement) la présence des elfes, nains, trolls & orques qui ne relèvent pas du christianisme mais du folklore scandinave/germanique.

    3/ Tout à fait, mais je tiens à nuancer ou préciser ce que tu entends par « vertus chrétiennes/chevaleresques » : je ne crois pas que Tolkien appréciait certains aspects de la vie chevaleresque, notamment ceux portant sur la relation à la guerre.

    Boromir est un parfait chevalier ; pourtant, son amour de la patrie et son orgueil le mèneront à sa chute.

    Théoden, pris par une rage terrible à la vue de Minas Tirith assiégée, charge l’ennemi avec grande bravoure ; cet accès de folie guerrière se soldera par sa mort. Ceux qui viendront à bout du Nazgûl seront les « derniers » : une femme et un hobbit.

    Aragorn ou Faramir, eux, acceptent de baisser les armes pour assumer les devoirs de la gestion du domaine. On est très loin d’un Lancelot, ici.

    4/ Je ne sais pas si Tolkien est anticapitaliste ou non -il ne décrit pas la dimension économique des diverses sociétés de la Terre du Milieu-. Il me paraît toutefois hautement plausible que l’esprit de lucre n’avait pas sa sympathie.

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  3. « Valorisation par ce dernier du libre-arbitre. »
    Quoi d’étonnant, puisque la théorie du libre-arbitre est précisément une invention chrétienne ? (Cf:https://fr.wikipedia.org/wiki/Libre_arbitre#Origine_augustinienne_du_concept . Le libre-arbitre est cependant aussi soutenu par des philosophes non-chrétiens, comme Bergson ou Sartre. Mais il n’en reste pas moins insoutenable à mes yeux).
    « Boromir est un parfait chevalier ; pourtant, son amour de la patrie et son orgueil le mèneront à sa chute. »
    Il n’est donc pas le parfait chevalier, puisqu’il lui manque la vertu chrétienne fondamentale d’humilité. Tous les personnages qui résistent à l’Anneau sont justement hautement humbles et conscient de leurs faiblesses (Aragorn, Faramir, Gandalf, Galadriel…).
    La comparaison Boromir/Lancelot est pertinente, puisque c’est justement le manque d’humilité qui conduit Lancelot à des erreurs de jugements et finalement à échouer à conquérir le Graal.

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