LoveStar, d’Andri Snaer Magnason : rien n’arrête une idée

Bonjour à tous !

Imaginez un monde plus proche de la nature, un monde où l’homme, débarrassé des appareils électroniques, peut se connecter n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui.

Un monde où un génie, surnommé LoveStar, est consumé par ses idées, idées qui ont changé la face du monde.

Un monde où un couple vit un amour des plus mièvres dans la félicité la plus totale.

Un monde idyllique en somme? Pas vraiment.

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Ce premier roman d’Andri Snaer Magnason, un auteur islandais que je ne connais guère, m’a laissé une impression forte et durable. L’imagination y est grande, foisonnante, les idées nombreuses et originales. Ici, point de hard-SF : soyez prévenus. Ce n’est pas l’objet de ce livre. 

Son objet? Il ne se donne pas facilement. Une fable grinçante, un miroir déformé, une satire féroce : indubitablement. Mais encore? Une dystopie? Probablement. Mais une dystopie qui a de l’humour.

Une critique de la technologie moderne, alors? Je ne crois pas. Je vais m’en expliquer dans quelques paragraphes.

Alors, curieux d’en apprendre plus? C’est par ici.

LoveStar, industriel génial et visionnaire, a bâti sa fortune sur un système de communication inspiré des oiseaux migrateurs, libérant pour toujours l’humanité du carcan de l’électronique. Et ce n’était que le premier jalon de son empire. Entre autres inventions révolutionnaires, ReGret vous permet de rembobiner vos enfants, inLove calcule votre âme sœur sans erreur possible, et avec LoveMort vous pouvez offrir à vos concitoyens le spectacle grandiose de votre corps changé en étoile filante.
     Indriði et Sigríður filaient le parfait amour, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jusqu’au jour où Sigríður reçoit sa lettre d’inLove : ça y est, le système a trouvé son seul et unique… mais ce n’est pas Indriði !
 Voilà la quatrième de couverture de ce roman. Vous l’avez compris, l’hypothèse de départ peut surprendre : à la suite de divers changements climatiques, ma foi assez surprenants (Chicago ensevelie sous le miel !), et d’une découverte tout aussi extraordinaire, l’humanité a pu se libérer des clés USB, fils, Wi-Fi et autres machins et bidules électroniques.

Libéré de cette technologie asservissante, l’humanité n’en a été que plus heureuse.

Mais ce bonheur, quel est son prix? Voyez donc : une application vous permet de rembobiner vos enfants ; autrement dit, si vous ratez l’éducation de votre enfant, vous pouvez l’éliminer et le remplacer par un « clone » qui pourra faire l’objet d’une éducation un peu plus vigilante -les parents auront plus d’expérience !-. Enfin des enfants bien-élevés, épanouis ! Plus d’éducation ratée, que demander de plus?

Vous avez inLove : grâce à cette application révolutionnaire, vous allez trouver votre âme-soeur, qui existe nécessairement, là, quelque part sur Terre. Vous ne connaîtrez plus jamais la solitude ou le chagrin, mais un océan de béatitude auprès de votre moitié. Bien sûr, les autres relations jusqu’à la découverte de votre véritable amour ne serviront que de palliatifs, de quoi patienter en attendant que votre tour arrive enfin.
Vous avez peur d’avoir fait le mauvais choix, peut-être? ReGret va vous rassurer : vous avez forcément fait le bon choix. Tout autre choix aurait entraîné votre mort, voire de grands désastres. Alors, souriez, n’ayez pas de regret.
Vous avez des dettes? Ce n’est pas grave : vous pouvez devenir aboyeurs, et crier de la publicité à la face du monde, ou devenir un véritable traquenard publicitaire. C’est aussi cela, la communion sans fil, à la façon des oiseaux.
Vous voilà libéré : libéré des choix, des doutes, de l’incertitude.

Une critique du consumérisme et de la technologie?

Des critiques que j’ai pu survoler, LoveStar serait un roman dénonçant le consumérisme. Indubitablement, il y a de cela : le Service Ambiance prend le pas sur d’autres services ; LoveStar est trop occupé à avoir de nouvelles idées et à les faire accoucher pour se soucier véritablement des implications de ses créations ; la technique remplace le libre-arbitre, l’individu s’efface et s’en remet à des algorithmes qui ne disent pas leurs noms ; les hommes deviennent des outils pour les stratégies de communication des uns ou des autres (et pas que des entreprises).
Mon impression, c’est que l’auteur ne critique pas la technologie en soi, ni la consommation en soi : notre technologie moderne est d’ailleurs mise de côté dès le départ, tout comme nos modes de consommation. Le problème, ce n’est pas la technique, c’est ce qu’on en fait et surtout la place qu’on veut bien lui donner : subordonner votre liberté la plus fondamentale à une machine, à un algorithme, à un procédé dont vous ne comprenez rien, c’est abdiquer quelque chose de fondamental.
Loin d’être technophobe, ce roman me paraît être un appel à la sagesse dans l’usage et la place laissée à telle ou telle technologie. Prenez inLove, par exemple, qui vous choisit votre âme soeur selon des critères scientifiques incontestables (et le résultat est là, ce n’est pas du charlatanisme) : que faire face à cela? Accepter? Se rebeller? Pour ceux qui regardent la série Black Mirror, c’est là le thème de l’épisode 4 de la saison 4 (et je ne peux m’empêcher de penser que les créateurs de Black Mirror ont lu LoveStar pour réaliser cet épisode…).

Islande, Sumer, même combat?

Le nom de la société m’a également interpellé : Istar. J’ignore si c’est de l’islandais, ou une référence à Ishtar : une déesse de l’amour et de la guerre, jeune, impétueuse, qui n’a de cesse de vouloir agrandir son domaine, y compris en prenant plus que son dû.
Babilonia,_statuetta_femminile_nuda,_forse_la_gran_dea_di_babilonia,_alabastro,_oro,_rubini_e_terracotta,_III_sec_ac.-III_dc_ca.
Ishtar, que vous pouvez voir au Musée du Louvre, à Paris
Joseph Campbell, dans le héros aux mille et un visages, évoque Ishtar et sa descente dans les Enfers : cette quête, cette descente, c’est la descente vers le domaine de l’inconscient, c’est la rencontre avec son Ombre, c’est surmonter la crise en acceptant d’être, parfois, sans défense, sans ressources, en se réconciliant avec ses défauts et sa part d’ombre, l’irrationalité, l’instinct. C’est accepter, aussi, que la vie est parfois injuste.
J’ignore si c’est un hasard ou une volonté délibérée de l’auteur. Mais, allez-y, lisez ce livre en gardant Ishtar en tête, et vous verrez que le parallèle n’est pas sans intérêt.

Trop irréel pour être sérieux?

Une autre critique que je vois revenir est l’invraisemblance des technologies déployées dans le roman. Sans entrer dans le détail, il s’agit avant tout d’une technologie fondée sur la transmission des données s’inspirant « des ondes des oiseaux« .

C’est, à mon avis, une critique qui rate quelque peu sa cible : la vraisemblance n’est pas du tout un objectif de ce livre. Il s’agit, de toute évidence, d’une fable, d’un conte. Pour tout vous dire, je ne peux m’empêcher de penser à Pinocchio : serait-il juste ou pertinent de juger de la qualité de Pinocchio en se fondant surtout sur le fait qu’un pantin de bois ne peut vivre sa vie? Ni devenir un petit garçon?

Comment classer cette oeuvre? Il s’agit de littérature de l’imaginaire, c’est certain, mais encore? De la science-fiction? Certes, les procédés scientifiques y tiennent une place, mais ne sont au fond que le prétexte à des idées, des concepts, qui sont explorés dans le détail. Il ne s’agit pas d’anticipation, ni de SF d’anticipation : personne ne pense sérieusement que ce qui est décrit dans le livre puisse advenir de la façon dont cela est décrit -cela étant dit, je rappelle que ce livre a été publié en 2002, soit avant Google, Facebook, Twitter & consorts, les réseaux sociaux n’existaient pas : bien que ne relevant pas, à proprement parler, de la SF d’anticipation, il reste que ce livre contient en son sein des intuitions fulgurantes-. Si je devais classer cette oeuvre, je la rangerai du côté des contes futuristes, à mi-chemin entre la dystopie et la SF humoristique. Mais au fond, doit-on classer ce roman? Je vous laisse y réfléchir.

Ouais, cool, et l’intrigue alors?

L’intrigue est, je le crains, le point faible de cette histoire. Je vous le dis franchement : je n’ai pas accroché à l’histoire de ce jeune couple islandais qui essaie de surmonter la fatalité algorithmique d’inLove pour vivre son amour en toute authenticité. Est-ce de mon fait? Je ne crois pas : cette histoire d’amour me paraît être un accessoire : on y revient de temps en temps, la chose se met en place très doucement, et la conclusion n’a rien de spectaculaire pour cet arc narratif-ci. Si vous cherchez une fresque épique mettant en scène deux amoureux transis triomphant d’un monde froid et indifférent, c’est clair, vous allez être déçu.

A mon sens, ce roman ne se concentre guère sur les personnages (si ce n’est, en réalité, celui de LoveStar : les amoureux transis me paraissent assez secondaires…), pas plus que sur l’intrigue. Ce que vous allez y trouver, ce sont des idées, des concepts, des images, des symboles. Vous allez aussi y trouver un récit de voyage : on va vous dépeindre un avenir glorieux, qui va vous glacer ou vous dégoûter. Car, au fond, notre couple d’amoureux n’est qu’un prétexte à dépeindre toute l’inhumanité du monde dans lequel ils vivent. Un peu à la façon de 1984 (référence obligée, que vous attendiez) : au fond, l’histoire d’amour de 1984, tout le monde s’en fout. Certains ont peut-être même oublier qu’il y avait une histoire d’amour dans 1984. L’intérêt est ailleurs : la négation du libre-arbitre, de la liberté individuelle, de l’individu lui-même (qu’on peut « rembobiner »…), l’exaltation de l’hybris,  voilà ce qu’on vous présente, voilà ce qu’il vous faut digérer.

Mon avis? Prenez ce livre pour ce qu’il est : une parabole, un conte relevant de l’imaginaire mais qui n’en reste pas moins ancré dans certains aspects du réel, que ce soit notre relation à autrui ou à la technologie. N’y cherchez pas de la hard-SF ou une histoire d’amour, et tout ira bien.

 

5 réflexions sur “LoveStar, d’Andri Snaer Magnason : rien n’arrête une idée

  1. je ne sais pas trop.
    C’est surtout que tu signales une intrigue en tant que point faible et j’avoue que les critiques littéraires de la société de consommation commencent à être habituelles et usées…
    Bref, je verrai à l’occasion.

    J'aime

    1. Je ne tiens pas à me montrer excessivement dur avec cette oeuvre, qui m’a fait passer un bon moment et dont je garde un bon souvenir.
      Mais je ne peux dissimuler la faiblesse de l’intrigue, ce serait malhonnête !

      Quant à la critique du consumérisme, je te rassure : j’ai des convictions politiques fortes, mais qui n’ont rien, mais alors rien à voir avec les marxistes, gauchistes et autres anticapitalistes. Je suis profondément libéral (au sens français, pas américain…), capitaliste, individualiste, avec des tendances transhumanistes marquées.

      Pourquoi te dire ça? Hé bien, pour que tu puisses bien situer mon propos : je ne fais pas de la publicité pour un énième pamphlet anticonsumériste, qui serait prévisible et serait d’un conformisme à pleurer -j’ai, même, toujours trouvé intéressant d’observer le conformisme incroyable de ceux qui se considèrent, pourtant, comme rebelles ou « éveillés »-. J’ai apprécié ce roman en dépit de mon désaccord sur une partie de son propos : il a des qualités indéniables, dont l’originalité n’est pas la moindre.
      Mais je peux comprendre qu’il ne soit pas prioritaire : comme on a déjà pu l’évoquer, la vie de lecteur oblige à faire des choix !

      Aimé par 1 personne

      1. Mon commentaire était un peu court car ce n’était pas élément qui pointait du doigt juste pour cela.

        Cela me va parfaitement que l’on souligne les défauts d’un roman, et généralement je suis plus encline à lire un bouquin avec quelques défauts qu’un texte porté aux nues de manière consensuelle.

        La faiblesse de l’intrigue ne serait que le seul point que tu noterais, je serais partante pour le lire car cela veut dire que toute le reste « compense ».

        A la base, le livre éveille ma curiosité mais il n’y avait pas une envie avérée de le lire…. mais bon, je me serai laisser tenter.

        Quant à la critique du consumérisme, ce que j’entends par mon propos c’est que je trouve cela trop utilisé, et j’ai par ailleurs les mêmes sensibilités libérales (à la De Tocqueville) que toi – je crois que cela se voit. Lire des romans ayant des avis qui différent du mien est courant, mais désormais, j’ai tendance à saturer en entendant la « même chose » sans renouvellement et sans originalité. Même si ici, c’est l’originalité qui me fait dire, à l’occasion je le prendrai. 🙂

        Bref, merci de tous ces précisions, car effectivement cela permet de « situer ». 🙂

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  2. Miroirs SF

    Tout à fait d’accord avec les propos de ton article. Et j’espère que Lutin 82 ne va pas passer à côté de ce texte ! Vu le nombre de bouquins qu’elle absorbe, elle n’a aucune excuse pour louper celui-ci ^^. Ce serait dommage pour elle. Certes il y a une critique de la société de consommation, mais ce qui compte à mon sens c’est le renouvellement dans la manière de la critiquer. J’ai bien ri, et en même temps j’ai trouvé cela poétique.
    D’accord aussi avec toi sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un texte technophobe (bien qu’il pointe chez l’homme une manière tristement redondante d’utiliser la technique…).

    Aimé par 1 personne

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